Présentations lors d'une rencontre professionnelle il y a quelques mois :
− Mon interlocutrice : enchantée de faire votre connaissance Monsieur Haïdara, de quelle pays êtes vous ?
− Moi : enchanté moi aussi. Je suis malien, je viens de Tombouctou.
− Mon interlocutrice : c'est extraordinaire, c'est la première fois que je rencontre – en personne – quelqu'un qui vient de cette ville !".
Début d'année scolaire au lycée, premier cours de maths et notre professeure demande à quelques élèves de se présenter. Déclinant mon identité, je précise tout naturellement que je suis né à Tombouctou. Mon voisin (italien) me reproche alors de me "foutre de la gueule de la prof dès le premier jour !". Face à ma surprise, il précise : "ça n'existe pas Tombouctou, c'est une image. Chez moi, en Italie, renvoyer quelqu'un à Tombouctou est une insulte !". J'ai dû lui montrer une carte d'identité, puis par la suite une carte géographique pour le convaincre.
On pourrait raconter d'autres anecdotes, mais je reste sur celles que j'ai moi-même vécues et qui prouvent que nous sommes bien perçus comme étant du bout du monde. Pourtant, nous nous croyons au centre.
Lorsque vous parlez à un tombouctien, c'est toujours avec une fierté certaine qu'il annonce son appartenance à sa ville. Notre langue elle-même (le sonrhaï) ne conforte t-elle pas cette idée ? : Tombouctien se dit koïra boro signifiant l'homme ou la femme de la ville, avec une connotation de "cultivé, instruit, qui sait". A l'inverse, celui qui vient d'ailleurs (quelque soit cet ailleurs) est gandji boro, il faut comprendre l'homme ou la femme "de la brousse, ignorant, pas civilisé". On pourrait sans doute trouver l'origine dans l'histoire de Tombouctou qui, du Moyen Age à la Renaissance, était un pôle intellectuel et culturel qui rayonnait sur tout le Soudan et mondialement célèbre. L'Université de Sankoré, avec ses vingt cinq mille étudiants, ses livres et ses manuscrits, où des savants et des professeurs de renommée enseignaient, cherchaient, partageaient leurs savoirs (histoire, médecine, théologie, astronomie, etc.) et étaient bienvenus et bien traités par les autochtones. On venait donc à Tombouctou pour apprendre…
L'histoire, le mythe et les mystères de Tombouctou nous dépassent, mais nous avons tous le sentiment – la fierté ? – d'appartenir à quelque chose de grand, de spécial. Nous nous sentons aussi comme un devoir de véhiculer ces sentiments et de donner l'envie aux personnes que nous rencontrons, au gré de nos voyages, de visiter Tombouctou.
Mais aujourd'hui, en ce qui me concerne, je manque d'arguments. En effet, il devient de plus en plus difficile, depuis l'enlèvement de trois étrangers et l'assassinat d'un quatrième à Tombouctou en novembre dernier, de continuer à présenter notre ville comme un havre de paix. Il devient incongru d'en vanter l'hospitalité (qui est chez une réalité matérialisée par des slogans bien connus). Il devient anachronique de soutenir que l'islamisme et Aqmi (il n'y a souvent aucune revendication politique derrière ces faits) n'y sont pas pour grand chose et que c'est le fait de quelques bandits qui ont compris que la vie d'un occidental est une belle marchandise pouvant rapporter gros…
On se dit qu'ils ne savent pas ce qu'ils font ou qu'ils ne font rien pour empêcher cela !
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