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samedi 19 janvier 2013

"Mon calvaire à Tombouctou"


Ce texte a été publié par le journal suisse Le Temps, ce samedi 19 janvier 2013. Ce n’est pas habituel sur ce blog de reproduire entièrement un article paru dans un journal, mais ce témoignage m’a touché par sa simplicité et sa sincérité. Il donne en plus une bonne idée de ce qui se passe à Tombouctou.
Depuis plusieurs semaines, Abba, un jeune habitant de Tombouctou, fait parvenir au Temps le récit des mois qu’il vient de vivre au Nord-Mali – Arnaud Robert.
« Finalement, je me suis résolu l’autre jour à quitter Tombouctou. Il me faut rejoindre ma famille que j’ai mise à l’abri dans le Sud. Je traverse la ville. Seul le marché est animé; les habitants vivent du peu que leurs proches, de Bamako, leur font parvenir. Il existe une contrebande de nourriture, de biens passés en fraude, depuis la Mauritanie et l’Algérie. Les islamistes gèrent le trafic. La rumeur dit qu’il y a aussi de la cocaïne, des armes, qui traversent nos terres. Mais on n’en parle pas. Parce qu’on a peur. Il suffit que quelqu’un dise du mal de toi, te calomnie, pour que les nouveaux chefs t’envoient dans leur palais de justice. C’est un ancien hôtel qu’ils ont reconverti, l’hôtel La Maison. C’est là qu’ils décident de te trancher la main, pour une simple rumeur, ou de te faire lapider. Alors on bouge le moins possible. Et on parle le moins possible.
Chaque jour, nos activités se limitent aux jeux de dames pendant le petit soir. On se regroupe chez un ami pour boire du thé à la menthe. Même ça, c’est interdit. Ils nous ont dit que l’islam interdisait le thé et le jeu. On sait que ce n’est pas vrai – il y a depuis toujours à Tombouctou des lettrés qui connaissent parfaitement la religion, les djihadistes ne les respectent pas –, mais on ne dit rien. Les intellectuels ont presque tous quitté la ville. Ceux qui sont restés, ce sont ceux qui n’ont pas les moyens de partir. Certains d’entre eux ont décidé de rejoindre les islamistes pour bénéficier de faveurs et obtenir à manger.
Quand tu décides de voyager, de quitter Tombouctou, ils te posent tout un tas de questions: Pourquoi tu veux partir? Qu’est-ce qui ne va pas? Tu ne te sens pas à l’aise avec nous? J’ai dû répondre à leur interrogatoire dans le bureau du commissaire qu’ils ont annexé. Je n’ai presque rien dit. J’ai juste mentionné ma mère qui a besoin de soins.
A la sortie de la ville, il y a un poste de contrôle. Les hommes sont séparés des femmes dans les cars; elles doivent porter le voile jusqu’à la ville de Douentza, où elles l’enlèvent en une seconde. Les hommes doivent plier le bas de leur pantalon, sinon ils risquent dix coups de fouet. A Douentza, en réalité, ce n’est pas fini. Il y a d’autres bandes, qui appartiennent à AQMI, ils ne pensent pas différemment de ceux de Tombouctou. Ils nous arrêtent pendant une heure, ils hurlent sur les femmes qui ne portent pas le voile. Jusqu’à la ligne de démar­cation, à Sévaré, personne ne pa­labre. On nous contrôle encore – ceux qui ont perdu leur carte d’identité malienne sont maltraités par la police. On nous dit que, enfin, nous sommes arrivés au Mali.
Depuis le début des bombardements, c’est la panique des deux côtés. Un ami m’appelle depuis Konna, la ville où les djihadistes ont avancé. Il entend tout l’après-midi des échanges de tirs. C’est un combat que se livrent l’armée malienne et les rebelles, dans les rues. On entend parler de bombardements à Gao, Niafunké, Léré et à 50 kilomètres de Kidal. J’appelle un parent resté à Tombouctou. Il me dit qu’il est terrorisé par les avions français. Les islamistes ont quitté la ville, très rapidement. Mais personne ne pense qu’ils sont très loin. Lorsque les bombes ne tombent plus, la population de Tombouctou sort dans les rues, elle chante: «Vive la France, merci François Hollande.» C’est une petite joie, après tellement de peur.
Mais chacun sait que ce n’est pas fini. Cela fait presque une année que notre vie a changé. Je me souviens de ce petit matin, il était 5 heures à peine, des guerriers qui s’étaient baptisés «milice» avaient pris Tombouctou. Ils nous disaient qu’ils allaient nous protéger de l’avancée des rebelles touaregs qui étaient à Gao. Ce sont des rafales qui m’ont réveillé. La ville était pleine d’Arabes qui se disaient nos frères. Ils ont pris le camp militaire. Ils sont entrés dans les bâtiments de l’Etat pour emporter tout ce qu’ils pouvaient: les ordinateurs, le mobilier, même les portes et les fenêtres. Ils ont saisi les voitures. On a cru que le mouvement touareg, le MNLA, allait nous aider. Mais quand ils sont arrivés, vers 11 heures du matin, on a su qu’ils étaient alliés avec la milice. Depuis lors, on ne fait plus confiance à personne.
Ils jouaient les pieux. Mais ils se postaient au carrefour pour arrêter les notables et saisir leurs belles voitures. Ils disaient: «C’est un bien qui appartient au nouvel Etat.» Ce qu’ils ne pouvaient pas emporter, ils le brûlaient. Il y avait plusieurs bandes qui n’étaient pas d’accord entre elles. Un jour, quatre jeunes Arabes de la milice ont voulu faire exploser la centrale électrique et le château d’eau qui dessert la population entière. Sans l’intervention des Touareg d’Ansar Eddine, nous serions morts de soif. Ils ont mis les quatre Arabes au cachot, pour les mâter. Ce qui est étrange, depuis un an, c’est qu’ils ont instauré la charia mais qu’ils continuent de braquer les banques, de voler les biens de la population. Personne n’est à l’abri.
A 16 heures, le jour de leur arrivée, les islamistes ont convoqué sur la place tous les notables de Tombouctou. Ils nous ont assuré qu’ils protégeraient les habitants de la junte militaire corrompue qui avait pris Bamako. Ils ont dressé la liste des nouvelles lois. Tandis que les Tombouctiens commençaient à quitter la ville autant qu’ils le pouvaient, des islamistes venus de tout le pays et même de l’étranger ont commencé à affluer. On a dit un moment que les trois terroristes les plus recherchés du monde étaient cachés à Tombouctou, ils avaient même amené des otages. Ils disposaient d’armes impressionnantes: des kalachnikovs, mais aussi des canons.
Il valait mieux appartenir aux peuples du Nord (Sonrhaï, Peuls, Touareg), sinon nous étions considérés comme des traîtres potentiels. Les miliciens ont commencé à détruire les bars, les églises, ils ont fait la chasse à tous les non-musulmans, notamment les commerçants ghanéens, béninois et tant d’autres qui avaient l’habitude de travailler en ville. Les ­écoles modernes ont été fermées, seules les madrasas islamiques existent encore. Ils ont détruit les manuscrits médiévaux, les mausolées des saints. Moi, depuis toujours, je vis du tourisme à Tombouctou. Le patrimoine de la ville me sert de gagne-pain, autant que de fierté personnelle. Il faut comprendre cela: nous vivons dans une petite ville au milieu du désert. Mais une petite ville qui est connue dans le monde entier pour sa culture. Tout cela, c’est du passé.
Dans une situation comme celle que nous vivons, certains tirent leur épingle du jeu. Comme ce marchand prospère qui vit de l’import-export et qui s’est reconverti dans le transfert d’argent. Les Tombouctiens, depuis un an, vivent de la générosité de leurs parents. Parce qu’il n’y a plus rien, ici, on ne produit plus rien, la région est à sec.
J’éprouve de plus en plus de colère vis-à-vis du gouvernement de Bamako, ces politiciens de merde qui ont la vie belle, qui accaparent toute l’aide pendant que mes frères sont lapidés, amputés, dévalisés. J’ai eu l’impression qu’ils nous avaient abandonnés, que ça les arrangeait même qu’ils soient débarrassés du Nord.
Pendant une année, les islamistes nous ont forcés à nous habiller comme des Pakistanais, avec ces pantalons larges auxquels nous ne sommes pas habitués. Pendant une année, je n’ai pas eu le droit de dire bonjour à mes amies lorsque je les croisais dans la rue. Ils ont rationné notre accès à l’électricité, à l’eau. Pendant une année, ils ont détruit la jeunesse de Tombouctou. La plupart des jeunes de mon âge vivaient de l’artisanat, du tourisme. On avait bien senti, depuis trois ans, un ralentissement de l’économie à cause des rumeurs de terrorisme dans la zone. Mais là, il ne reste plus rien. Comme la plupart des jeunes, je n’ai jamais fait de politique. La foi a toujours été pour moi quelque chose de naturel. Et puis soudain, j’ai découvert un autre monde. Celui du djihad, avec des hommes qui ont le nom d’Allah et les paroles du Prophète à la bouche, mais qui anéantissent notre religion.
Quand les islamistes ont pris la ville de Konna, il y a quelques jours, j’ai cru que c’en était fini du Mali. L’armée malienne a aujour­d’hui repris la main, grâce aux Français. Les soldats des autres pays africains sont arrivés. Notre président Dioncounda Traoré en a appelé à la «mobilisation générale» à la radio. Mais je me demande maintenant comment les militaires vont extirper les islamistes sans détruire les populations locales. Ils sont partout, mêlés aux civils. Pendant des mois, ils ont vécu à Tombouctou dans une magnifique maison bâtie par un Arabe, et aussi dans l’ancien palais de Kadhafi. Ils se camouflent. Pour le moment, ils sont invisibles. Mais ils sont là, chacun le sait.
Je ne sais pas quand je pourrai retourner dans le Nord. L’armée malienne interdit tout déplacement. J’ai l’impression d’être en exil dans mon propre pays. Il faut que je vous dise: tout est fragile ».

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